La philosophie a-t-elle le pouvoir d’émanciper ?

Compte-rendu de la conférence organisée par l’association étudiante OPIUM
Ecole Normale Supérieure, 45 rue d’Ulm, 75005 – jeudi 4 avril 2019



Objectif de la conférence: ces enseignants viennent analyser et évaluer leur pédagogie de la philosophie. En tant que philosophes, ils se demandent quel est le pouvoir de la philosophie sur la liberté ou l’aliénation du sujet philosophant: la philosophie a-t-elle vraiment un pouvoir libérateur ? En tant qu’enseignants, ils se demandent quel est le pouvoir de leur enseignement sur les élèves et leur apprentissage de la philosophie. Quelles sont les conditions pour que cet enseignement soit efficace, ou même seulement possible ? Etant donné les contraintes académiques, les nouveaux programmes de philo, le nombre d’élèves par classe, le fait que la philo ne soit enseignée qu’en terminale, etc… qu’est-il raisonnable d’espérer ?
Afin de faciliter ma prise de notes, j’avais mis de côté quelques questions que je me posais, afin d’établir une grille de lecture des différentes interventions:
– Passeront-ils en revue les différents contextes de la philosophie ? (l’Education Nationale et l’Université ne sont qu’un contexte parmi d’autres)
– Dérouleront-ils une histoire des théories de la libération ?
– Y aura-t-il des allusions à l’actualité politique: Gilets Jaunes, le dogmatisme comme les fake-news de notre société qui est maintenant dans une ambiance pré-fasciste ?
– Y aura-t-il une couleur particulière due à l’actualité éditoriale autour de Spinoza ?
Intervenants:
Chantal Jaquet, professeure de philosophie à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne :
►Les transclasses ou la non-reproduction (PUF)
►La fabrique des transclasses (PUF), co-dirigé avec Gérard Bras.
Sébastien Charbonnier, professeur de philosophie à Lille-III :
►Que peut la philosophie ? (Seuil)
►Aimer s’apprend aussi (Librairie philosophique J. Vrin)
►L’Erotisme des Problèmes (thèse)
Arthur Huiban, professeur agrégé de philosophie
Hocine Rahli, professeur agrégé de philosophie
Le thème de la conférence est présenté de la façon suivante par Sébastien Charbonnier.
La philosophie se présente comme un art libéral, c’est-à-dire désintéressé, loin de toute contrainte utilitaire. Donc à ce titre toute entière tournée vers l’émancipation, sans frein ni obstacle. Il y a une fierté typiquement française: proposer un enseignement pour tous au Lycée, avant même l’entrée à l’Université. Mais bien d’autres pays font mieux que la france: la philo y est enseignée dans toutes les filières, et pas seulement la dernière année avant le Bac. De plus, il y a un soupçon de principe sur l’idéal d’universalité de l’enseignement de la philo: la thèse du sociologue BOURDIEU établit que l’institutionnalisation de l’école a pour conséquence la reproduction sociale des inégalités d’accès à la culture. D’où la question: dans les faits, la philosophie à l’école peut-elle vraiment réaliser cet idéal ?
La question est légitime, contrairement à ce que prétend l’Institution. Cela pose le problème de la pédagogie de la philosophie, qui se trouve dans un angle mort de la vision institutionnelle. Sébastien Charbonnier l’a montré dans sa thèse, sur le Désir des problèmes qui soutient, fonde et motive l’envie de philosopher. La corporation des professeurs de philosophie possède son propre mythe: “la philosophie est sa propre pédagogie”. Un prof qui ne partagerait pas cette croyance ne peut pas être un bon prof de philo. Selon cette logique, les problèmes pédagogiques n’existent pas: il suffit de faire étudier aux élèves tel ou tel texte de Kant ou de Descartes. Ce dogme d’une philosophie autosuffisante masque la question, qui demeure cependant: qu’est-ce qui émancipe ?
La critique de la toute puissance de la philosophie (qui n’aurait pas besoin de pédagogie) peut s’appuyer sur une analogie avec la critique de la “chrématistique”. Aristote a montré que l’économie, science de la bonne gestion en vue du bien commun, peut être pervertie en une activité qui devient à elle-même son propre but: faire de l’argent pour faire de l’argent – c’est la chrématistique. De la même façon les élèves et leur émancipation ne sont plus un but en soi, mais deviennent seulement le moyen de perpétuer un capital culturel, ici la philosophie. Terrible renversement: l’enseignement de la philo devient un but en soi, et non un moyen de libération des individus. (Violence symbolique, qui selon BOURDIEU est appliquée aux classes sociales défavorisées culturellement)
Revenons à la question: Qu’est-ce qui émancipe ? Est-ce la philosophie elle-même, avec son contenu (ses auteurs canonisés, ses concepts fixés dans le marbre) ? Ou bien plutôt est-ce une rencontre (avec un prof de philo), à un moment donné de la vie (la classe de terminale) ? Dans ce dernier cas, c’est la nouveauté qui émancipe, qui permet l’apprentissage. Or la nouveauté est relative au parcours des individus: il n’y a rien de fixé dans le marbre.
Je passe ici sur les interventions de Arthur Huiban et Hocine Rahli, qui pour être intéressantes, n’en sont pas pour autant essentielles (à mon avis). L’un rappelle le contexte historique de l’établissement de la thèse de BOURDIEU, où la philosophie apparaissait comme Reine des Sciences régnant sur toute la filière littéraire, mais conduisant aujourd’hui à une philosophie détronée, c’est-à-dire réduite à une passion solitaire et privée. L’autre présente, en s’appuyant sur Clément ROSSET, la philosophie comme résultant de logiques internes à un esprit de système, et devient simple objet de satisfaction aristocratique, inspirant “terreur et jubilation”.
Venons-en à l’intervention de Chantal Jaquet.
L’idéal d’une émancipation par la philosophie offre une image (1°) mutilée et (2°) confuse (!) En effet, on conçoit généralement la philosophie comme régnant au sommet de l’école, et une école dont la mission est de réparer la société (en corrigeant les inégalités culturelles). Mais c’est une charge bien trop lourde ! Car l’émancipation ne peut être atteinte que par l’ensemble des rouages de la société, et non par l’école ou la philosophie seules (1°: l’idéal d’émancipation est mutilé car la philosophie est amputée de la société tout entière, qui seule permettrait d’agir sur ses composantes). Et d’autre part le sujet ne doit pas être conçu comme un sujet abstrait, mais comme une somme de relations inter-individuelles (2°: confusion sur la nature de l’individu, qui n’est pas isolé de son environnement, mais au contraire qui est constitué par une succession de rencontres, incluant celle de la philosophie).
=> la maïeutique apparaît alors comme la simple reproduction de l’héritage social !
Ici, il faut expliquer: pourquoi Chantal Jaquet oppose-t-elle maïeutique et émancipation ? On se souvient de la notion platonicienne de Réminiscence. Les Idées existent en elles-mêmes, au delà du monde des phénomènes. Elles sont inscrites au fond des individus, mais ignorées d’eux. Le dialogue socratique permet alors de faire accoucher l’interlocuteur de ces Idées. Mais nous sommes modernes, et avec Aristote, nous ne croyons plus à un Monde des Idées séparées du monde des phénomènes. Les idées accouchées ne sont en réalité que les représentations sociales (Moscovici) ayant cours dans une culture donnée. Donc par la maïeutique l’individu n’est pas délivré des préjugés qui composent le fond culturel de la société qui le contient: l’émancipation n’a pas lieu.  Le sujet reste déterminé par l’appartenance à une classe sociale donnée.
(Nos amis techniciens en pratiques philosophiques, qui suivent les activités de Laurence Bouchet ou de Jérôme Lecoq, pourront certainement retrouver ici la notion explicitée par Oscar Brenifier dans une de ses vidéos: le paradoxe du sens commun.)
Chantal Jaquet poursuit en évoquant BOURDIEU (L’émancipation sociale est un leurre. Une fatalité ?) puis en faisant référence à son livre sur les Transclasses. Un individu passant d’une classe sociale à une autre est différent d’un “Self-made Man”, qui lui n’est qu’une production du social, et donc ne contrevient pas à l’ordre social dont il est issu. Fausse émancipation ! Deux illusions doivent être écartées: la figure héroïque d’émancipation sociale (un individu sort du lot par ses propres efforts) et la figure du transfuge de classe, qui rejète sa classe d’origine tout en étant rejeté par la nouvelle. Il faut reconnaître tout les déterminants sociaux: le libre-arbitre n’est qu’une fiction, et la liberté n’est possible qu’avec la conscience de ces déterminismes (on reconnait là les idées de Spinoza).
Sébastien Charbonnier prend la suite, pour évoquer le créateur de l’école libre de Summer Hill: Si un de mes élèves devient premier ministre, alors c’est un échec ! (càd: il n’est pas vraiment libéré des valeurs ayant cours dans la société, il ne cherche que la première place) L’ordre social n’est pas changé, il s’agit d’une simple redistribution des places.
Il faut concevoir l’émancipation comme un processus collectif, donc non individuel. D’ailleurs le participe passé (“émancipé”) dit bien cela: que l’on est jamais émancipé que par un autre que soi. Un esclave émancipé ne peut plus être vendu, mais ce n’est pas lui qui s’est émancipé lui-même.
Ici on peut aussi penser à l’émouvant film “Ne me libérez pas, je m’en charge” de Fabienne Godet: l’histoire vraie de Michel Vaujour, emprisonné suite à plusieurs braquages, qui se libère de sa condition grâce à une rencontre amoureuse et à la pratique quotidienne du yoga. Les deux principes, individuel et collectif, s’additionnent: la prison vient rompre la logique inébranlable du gangstérisme, l’amour vient rompre l’isolement de la prison, le yoga vient reconfigurer les déterminations existentielles du sujet, par son propre effort. (Souvenir d’un Ciné-Philo avec Daniel Ramirez, à l’Entrepôt)
Samedi 6 avril, 13h